Emmanuelle, pouvez-vous nous raconter comment est né le projet Adopte une Plume au sein d’Ideactis, et à quel moment vous avez pris conscience de l’urgence de sauvegarder les races de poules françaises menacées ?
L’une des missions du SYSAAF est la préservation et la gestion de l’agrobiodiversité avicole française. Celle-ci couvre un large spectre, allant des lignées commerciales à forte diffusion, présentes chez la grande majorité des éleveurs, jusqu’aux races locales, dont les effectifs restants sont souvent maintenus par une poignée d’éleveurs passionnés. Lors d’un recensement mené par l’INRAE en 2023, auquel le SYSAAF a contribué, la quasi-totalité des races locales de volailles ont été considérées comme menacées d’abandon pour l’agriculture. Ce constat a mis en évidence l’urgence de structurer des actions pour préserver ces populations, pourtant détentrices d’une part essentielle de la diversité génétique présente sur le territoire. C’est dans ce contexte qu’est né le projet RESIGEN, financé par Bpifrance dans le cadre de France 2030, et plus spécifiquement la plateforme « Adopte une Plume »
On parle souvent de biodiversité de manière générale, mais très peu de biodiversité avicole : concrètement, qu’est-ce qui est en train de se perdre avec ces 46 races de poules françaises menacées, et en quoi ces races anciennes sont-elles, selon vous, un véritable « outil » pour la transition agroécologique ?
Un large consensus scientifique reconnaît que la diversité génétique des animaux d’élevage constitue un levier essentiel pour faire face aux conditions environnementales changeantes. En laissant disparaître ces races, nous érodons directement notre capacité collective à adapter les systèmes d’élevage aux défis futurs, qu’ils soient climatiques, sanitaires ou liés aux ressources.
Par ailleurs, chacune de ces races porte également une richesse historique, culturelle et esthétique qu’il est de notre devoir de conserver et de transmettre aux générations futures. L’enjeu n’est donc pas seulement de préserver ces races locales pour ce qu’elles peuvent produire, mais aussi pour ce qu’elles représentent sur le plan patrimonial.
Le modèle de parrainage citoyen est au cœur d’Adopte une Plume : comment fonctionne-t-il très concrètement, du point de vue du citoyen comme de l’éleveur, et quels premiers impacts tangibles avez-vous déjà observés sur la préservation des races patrimoniales ?
En contribuant à Adopte une Plume, chaque citoyen soutien un éleveur ou une race, via une contribution qui participe à la fois au maintien des animaux, aux pratiques d’élevage respectueuses de ces lignées, et plus largement à la structuration d’un réseau national d’acteurs engagés. Cette contribution s’inscrit dans un projet collectif, où les associations et clubs de race — historiquement garants de la conservation — restent au centre des décisions.
Le site Adopte une Plume ayant été lancé début Mars, il est encore trop tôt pour mesurer les impacts concrets sur le terrain. Cependant, nous observons tous les jours cette démarche suscite de l’intérêt, que ce soit de la part de citoyens qui souhaitent soutenir l’action de ces éleveurs engagés ou de la part d’éleveurs eux même qui nous contactent pour rejoindre l’initiative.
Enfin, il est important de souligner que le projet RESIGEN, à l’origine d’Adopte une Plume, a permis de réunir autour d’une même table des profils complémentaires — éleveurs, techniciens, associations et structures fédérales. Cette collaboration inédite constitue en elle-même un premier impact structurant.
En travaillant au quotidien avec les éleveurs, quels freins ou difficultés rencontrez-vous le plus souvent (économiques, réglementaires, culturels) pour maintenir des élevages de races locales, et comment le projet tente-t-il d’y répondre de manière pragmatique ?
Dans le cadre du projet européen Geronimo dans lequel le SYSAAF a été impliqué, un questionnaire a permis de dresser un état des lieux de l’élevage des races locales en Europe. Parmi les répondants, 71% d’entre eux se déclaraient comme préoccupés par la pérennité de leur race locale. Parmi les difficultés les plus fréquemment évoquées figurent d’abord les contraintes réglementaires, souvent perçues comme de plus en plus complexes et peu adaptées aux réalités des élevages de petite taille. À cela s’ajoutent des contraintes économiques fortes : l’élevage de races locales est très souvent considéré comme peu rentable. Les éleveurs soulignent également les risques sanitaires, qui peuvent avoir des conséquences particulièrement lourdes sur des populations animales à faibles effectifs. Enfin, un besoin marqué de soutien technique, humain et financier est régulièrement exprimé, traduisant un sentiment d’isolement et un manque d’accompagnement structuré. C’est précisément pour répondre à ces enjeux que le projet RESIGEN a été conçu. Au-delà de l’initiative « Adopte une Plume », le projet vise notamment à renforcer les compétences des éleveurs à travers le développement de modules de formation spécifiquement dédiés à l’élevage de races locales de volailles. Il ambitionne également de structurer davantage la filière en mettant en place un système de traçabilité et de certification des élevages, élaboré en étroite collaboration avec les acteurs concernés. Nous espérons ainsi créer des outils de différenciation susceptibles d’améliorer la reconnaissance de ces productions auprès des consommateurs.
Vous insistez sur le lien de proximité entre consommateurs et producteurs : pouvez-vous partager un exemple précis où ce lien, créé via Adopte une Plume, a réellement changé la donne pour un éleveur ou pour une race en particulier ?
Encore une fois, « Adopte une Plume » vient tout juste d’être lancé et nous ne disposons pas encore du recul nécessaire pour faire état de ce type d’histoires. Nous espérons toutefois sincèrement que de belles histoires de cette nature émergeront. Au-delà de l’impact sur un éleveur particulier, nous souhaitons avant tout que cette démarche contribue à faire connaître ces races, leur histoire singulière et les menaces qui pèsent sur elles.
Si l’on se projette à 5 ou 10 ans, quelle place pourraient prendre, selon vous, ces races de poules locales dans nos systèmes agricoles face au réchauffement climatique, et comment imaginez-vous l’évolution d’Adopte une Plume pour peser davantage à l’échelle nationale ?
À un horizon de 5 à 10 ans, il est peu probable que les races locales de volailles aient vocation à remplacer le modèle actuel de la filière, structuré autour de lignées sélectionnées par des acteurs commerciaux bien identifiés. En revanche, les solutions développées pour leur sauvegarde pourront utilement inspirer l’évolution des systèmes existants vers des modèles plus vertueux, tant du point de vue de la performance agronomique que de l’impact des productions sur le climat, la biodiversité et le bien-être animal. De plus, il est reconnu que ces races constituent un véritable réservoir génétique pouvant être mobilisé dasn le futur afin d’adapter nos systèmes d’élevages au réchauffement climatique.
Concernant « Adopte une Plume » plus spécifiquement, nous espérons que de nombreux éleveurs d’autres races rejoindront l’initiative. Nous sommes convaincus que la préservation de ces races repose sur une approche concertée et collective. Plus le nombre de races et d’éleveurs représentés dans « Adopte une Plume » et, plus largement, dans le projet RESIGEN sera important, plus nous disposerons de moyens pour agir efficacement en faveur de la conservation de chacune d’entre elles.
Pour conclure, quel message aimeriez-vous adresser à nos lecteurs qui se sentent concernés par l’avenir de l’agriculture mais ne savent pas par où commencer pour agir en faveur de la biodiversité agricole, et en particulier des races de poules françaises ?
Très simple, soutenez « Adopte une Plume » et faîtes connaitre le projet autour de vous ! Ce simple geste permettra de sensibiliser le plus grand nombre à l’existence de ces races et à leur importance, tant du point de vue génétique que patrimoniale.
Pour en savoir plus : https://adopte-une-plume.com/