Clothilde, pour commencer, pouvez-vous vous présenter et expliquer comment votre parcours en biologie/agroécologie vous a conduite à travailler sur l’agroéquipement au sein de la FRCUMA Occitanie et au plus près des CUMA du territoire ?
J’ai toujours été fascinée par le vivant : essayer de comprendre les systèmes vivants, leurs interactions, entre eux et avec leurs environnements, est passionnant et c’est un domaine en constante évolution : j’ai d’abord travaillé dans la santé humaine pour ensuite me tourner vers le milieu agricole. J’ai découvert le modèle Cuma qui regroupe un ensemble de valeurs de partage, de soutien, de réflexion collective qui me semblent essentielles pour répondre aux interrogations d’aujourd’hui avec pragmatisme dans l'agriculture, mais qui gagnerait à être appliqué bien plus largement dans bien d’autres domaines et dans notre vie quotidienne !
L’agroéquipement n’était pas forcément la porte d’entrée la plus évidente pour moi n’étant pas issue du monde agricole et n’ayant aucune formation en machinisme. Cependant le matériel est finalement souvent la clé de voûte de la mise en pratique des pratiques agroécologiques, cela peut être à la fois la porte d’entrée pour aborder la question d’évolution des pratiques, mais en même temps ça peut aussi être le frein à sa mise en œuvre si il n’est pas pensé conjointement.
Lors de l’AG 2025, vous avez animé une table ronde sur l’agriculture de précision : concrètement, comment expliquez-vous à un agriculteur de CUMA ce que recouvrent ces innovations (autoguidage, outils connectés, capteurs…) et en quoi elles peuvent transformer son quotidien au champ ?
On essaie déjà de ne pas parler systématiquement d’innovations quand on parle d’agriculture de précision : certaines des technologies sur lesquelles nous pouvons travailler sont déjà présentes depuis de nombreuses années comme l’autoguidage ! L’idée est de présenter les technologies d’agriculture de précision comme des outils supplémentaires qui les aideraient à affiner le travail qu’ils font déjà : on reste sur la même base :
on observe
on analyse
on agit
Sauf qu’à ces 3 étapes on vient recourir à des “nouvelles” technologies pour affiner ces actions. Par exemple, en addition à l’observation visuelle que l’agriculteur, agricultrice va faire de son champ, on va venir collecter des données plus précises pour affiner l’observation. Pour l’analyse, on va s’appuyer sur la connaissance de l’agriculteur, de ses parcelles, de son territoire et y ajouter les références de modèles agronomiques ou utiliser la puissance de calcul d’un logiciel pour prendre en compte l’ensemble des données récoltées. Enfin, dans l’action, on va utiliser du matériel qui permet de mettre en œuvre cette analyse affinée et de garder la précision gagnée à partir des deux premières étapes.
Ces solutions ont vocation à le soutenir dans son travail, à l’aider à faire des choix en lui offrant plus de données précises pour décider, à gagner en confort au travail et à affiner ou optimiser ses pratiques culturales. C'est mettre la technologie au service du bon sens paysan pour gagner en efficacité et en confort.
Dans vos accompagnements, quels sont les principaux freins que vous observez à l’adoption de l’agroéquipement de précision en CUMA (coût, complexité technique, temps de prise en main, organisation collective…) et, à l’inverse, quels leviers fonctionnent vraiment pour que les groupes s’approprient ces outils ?
Le facteur économique est forcément l’un des freins à l’adoption d’une partie de ces technologies : au-delà du coût, c'est surtout la valeur perçue et le “retour sur investissement”. C’est le cas par exemple de la modulation intraparcellaire : le coût pour la mettre en place est important entre la cartographie et le matériel qui doit être en capacité de faire de la modulation. On a encore peu de références en condition réelle (hors expérimentation) sur la modulation permettant de démontrer l’économie réelle d’intrants possible et donc de définir un retour sur investissement sur du long terme.
Cependant, on voit par les accompagnements que les freins sont plutôt liés à la difficulté de prise en main qui peut être bien plus longue que pour d’autres outils qu’ils connaissent, et à repenser l’organisation collective en Cuma.
Il y a un besoin de montée en compétences des utilisateurs plus importante pour adopter ces outils et surtout une mise à jour régulière de ces compétences. La mise en route traditionnelle du matériel agricole qui est souvent faite sur une ½ journée avec le concessionnaire ne suffit plus. Il faut suivre le groupe sur une plus longue période pour parfaire son utilisation et sa compréhension de l’outil.
Le collectif est un énorme levier dans ces cas, car une personne du collectif ou le salarié de la Cuma ayant une appétence pour la technologie peut être très moteur dans l’adoption. Il va alors sécuriser les autres en prenant en charge l’apprentissage et faciliter la transmission de la connaissance aux autres. Cependant, ces nouvelles technologies peuvent mener à des organisations collectives différentes des dynamiques habituelles, il faut alors bien la réfléchir en amont pour sécuriser l’utilisation (ex. : possible que la technologie ne soit utilisée que par une personne “experte” pour le reste du groupe, à la place de, habituellement, former tous les adhérents à la technologie).
L’adoption et l’utilisation des technologies d’agriculture de précision en Cuma passent par un accompagnement qui ne doit pas se limiter à une approche technico-économique. On doit intégrer pleinement les dimensions humaines, collectives et organisationnelles, qui conditionnent largement la réussite et la pérennité des projets.
Pouvez-vous nous décrire un ou deux exemples très concrets de systèmes agroéquipement + pratiques agroécologiques mis en place dans des CUMA d’Occitanie (types de matériels, changements de pratiques, organisation du travail) et les bénéfices mesurés, que ce soit en fatigue, en temps de travail, en intrants ou en qualité des sols ?
Cuma de Rozès dans le Gers qui s’est équipée d’une bineuse avec guidage actif RTK. Ils avaient initialement une bineuse avec caméra qui avait déjà permis aux adhérents en bio mais également en conventionnel de passer au désherbage mécanique. Ils avaient des difficultés pour pouvoir intervenir à tous les stades et sur des parcelles avec un salissement important. Le passage à ce nouvel équipement a permis de lever ces deux freins et de pouvoir intervenir partout dans toutes les conditions, mais également a permis un gain de temps pour ce chantier. Pour optimiser son utilisation, l’ensemble des adhérents a dû se former et s’imposer une rigueur collective pour enregistrer correctement l’ensemble des parcelles et les lignes de guidage afin de facilement s’y retrouver.
Cuma de Monestiés dans le Tarn qui a équipé en rétrofit un tracteur d’occasion pour avoir l’autoguidage RTK. Cette solution à faible coût permet d’offrir une nouvelle qualité de service sans attendre le renouvellement du tracteur. Les adhérents ont noté une gain de productivité (pas de recroisement) et surtout un confort de travail et une réduction de la fatigue. Utile pour le semis direct, l’équipement en autoguidage RTK a entraîné une hausse de l’utilisation du tracteur de la Cuma pour ce chantier (+ 200 ha/an sur cette activité).
La mutualisation est au cœur du modèle CUMA : en quoi ce modèle coopératif est-il un atout spécifique pour expérimenter et diffuser des innovations agroécologiques (essais collectifs, partage d’erreurs, montage de projets avec la recherche…) et quelles limites rencontrez-vous malgré tout sur le terrain ?
Le fonctionnement en collectif est un atout réel pour diffuser des pratiques et expérimenter :
Le partage du risque économique et technique : Tester de nouvelles pratiques agroécologiques implique une part d'incertitude sur les résultats et les rendements. La mutualisation permet de diviser l'investissement financier dans des matériels spécifiques (outils de désherbage mécanique, semoirs de semis direct) permettant à chacun de tester sans mettre en péril sa trésorerie. Sur le plan technique, la réflexion de groupe en amont sécurise la prise de décision, permet de limiter les erreurs ou de partager les écueils de chacun pour éviter de les reproduire.
Une diffusion directe de pair à pair : Les échanges directs entre agriculteurs autour du matériel sont souvent plus efficaces pour faire évoluer les pratiques que les circuits de conseil classiques. Le retour d'expérience d'un pair qui utilise l'outil en conditions réelles est plus facilement assimilé. La dynamique de groupe permet aussi de toucher plusieurs exploitations simultanément au sein d'un même territoire. En touchant une CUMA, on ne sensibilise pas un individu isolé, mais tout un groupe d’un coup. Cela contribue à diffuser et à massifier les nouvelles pratiques sur un territoire.
L'appui du réseau d'animation : L'accompagnement par les animateurs du réseau CUMA structure la démarche. Ils interviennent pour formaliser les projets, faciliter le lien avec les acteurs du développement agricole ou les constructeurs et apporter un cadre d’animation et méthodologique pour structurer les projets et les réflexions.
La mise en œuvre de ces pratiques se heurte à des réalités économiques, climatiques et humaines complexes :
L'aspect systémique et le poids des habitudes : L'agroécologie demande souvent de repenser l'ensemble du système de culture, avec des résultats longs à obtenir (par exemple, il faut 8 à 10 ans pour stabiliser un système en agriculture de conservation des sols). Ce temps long amplifie le risque. Par ailleurs, en agriculture il y a aujourd’hui des habitudes de travail qui peuvent avoir la vie dure. Le regard des autres et la peur de s'éloigner des normes bloquent parfois les volontés de tester des pratiques allant à l’opposé des habitudes (ex. : avoir des parcelles “sales” car utilisant moins d’intrants ou des semis pas réguliers peuvent amener les autres agriculteurs à estimer qu’un tel ne travaille pas correctement).
Travailler sur des fenêtres météo de plus en plus courtes : Les pratiques agroécologiques, comme le désherbage mécanique, exigent souvent des passages plus nombreux, variables et dépendants de fenêtres météo très courtes. Le dérèglement climatique accentue cette imprévisibilité, ce qui rend la gestion du planning d'un matériel partagé en CUMA particulièrement complexe lors des pics de travaux.
Le contexte de crise économique : En Occitanie, la priorité actuelle de nombreuses exploitations est d'abord de sécuriser leur viabilité à court terme. Innover ou expérimenter dans ce contexte est difficile, car amène un risque financier que les agriculteurs doivent porter seuls si le test s’avère non concluant. Il existe aujourd'hui un manque de dispositifs pour financer et sécuriser directement cette prise de risque technique sur le terrain.
Si l’on se projette à 5–10 ans, comment imaginez-vous l’évolution du parc d’agroéquipements dans les CUMA d’Occitanie : plus de robotique, de données, de services partagés ? Et comment la FRCUMA Occitanie se prépare-t-elle à accompagner cette transition sans perdre de vue la durabilité et la viabilité économique des fermes ?
L’objectif central pour nous est d'aller vers une mécanisation responsable, durable et vivable. Aujourd’hui, les charges de mécanisation pèsent entre 25 % et 30 % des charges des exploitations, souvent en raison d’un suréquipement individuel (les études montrent que près des deux tiers des machines agricoles individuelles sont superflues).
Nous travaillons pour que le parc de matériels partagés en CUMA devienne plus important que le parc individuel dans 5 à 10 ans. L'évolution se fera sur :
Un parc plus technologique là où le besoin se fait sentir : L’innovation sera un levier pour réduire la pénibilité et le manque de main-d'œuvre. On verra se développer des outils comme le tracteur autonome ou la robotique, notamment pour les chantiers chronophages en viticulture ou en arboriculture. Ces technologies coûteuses n'ont de sens que si elles ont une utilisation annuelle intensive, ce que la mutualisation en CUMA permet.
Le choix de la sobriété et du "low-tech" : Face aux coûts des matériels neufs, la tendance sera aussi à la rationalisation des achats collectifs et à la sobriété matérielle. Le développement de technologies low-tech, comme le réseau Centipede-RTK ou les systèmes d'autoguidage en retrofit (adaptation sur l'ancien matériel), permettra de moderniser l'existant sans surinvestir, et garantissant une plus grande indépendance aux agriculteurs.
Des capteurs et des données pour gérer l'incertitude : Avec le dérèglement climatique et des saisons de plus en plus imprévisibles, les repères historiques ne suffisent plus. L'intégration de capteurs connectés et d'outils de collecte de données sera plus présente pour aider les agriculteurs à prendre les bonnes décisions.
Le déploiement des chantiers complets : Pour répondre au défi de la compétitivité et à la baisse de la démographie agricole, on imagine que le modèle des chantiers complets (matériel avec chauffeur) se développera de plus en plus dans les Cuma, s'appuyant sur le développement de l’emploi partagé, avec la création de postes de qualité, pérennes et à plein temps.
Accompagner la diversification agricole : la diversification des assolements et la structuration de nouvelles filières sont des réponses déjà à l'œuvre en Occitanie pour répondre aux aléas de l'agriculture et avoir une gestion adaptée des ressources sol et eau. La Cuma est un outil important pour accompagner les exploitations familiales dans la diversification de leurs activités et la structuration de filières compétitives.
Sans oublier le rôle des Cuma dans le développement de la transformation à la ferme et des circuits courts depuis les années 80.
La FRCUMA Occitanie ne travaille pas sur un modèle unique mais accompagne les projets de développement agricole des territoires dans leur diversité. Notre rôle est d'accompagner chaque groupe selon ses besoins et ses projets, tout en maintenant une attention particulière à l’attractivité des services proposés par les Cuma aux exploitations adhérentes. Ces services apportent des solutions concrètes aux enjeux de viabilité et de vivabilité des exploitations.
Pour réussir cet accompagnement, le réseau s'appuie sur deux forces :
L'approche indissociable entre technique, économie et humain : Notre force est d'avoir à la fois le nez dans les machines et dans la comptabilité des CUMA. Dans chaque projet d'agroéquipement, le besoin technologique est systématiquement évalué au regard de sa viabilité économique, mais aussi de sa vivabilité (organisation collective et bien-être au travail).
Une orientation vers la durabilité : L'objectif du réseau est d'amener l'ensemble des réflexions vers des pratiques plus durables, en veillant à ce que l'innovation technologique reste un levier de compétitivité et de sécurisation pour les agriculteurs, et non une charge supplémentaire.
Pour conclure, quel message aimeriez-vous adresser aux agriculteurs et animatrices/animateurs de CUMA qui hésitent encore à se lancer dans des projets d’agroéquipement au service de l’agroécologie : par où commencer, et quelle première étape simple vous leur conseilleriez ?
Aux agriculteurs, au vu du contexte économique et climatique actuel, l'évolution des pratiques devient une nécessité pour la résilience des exploitations. L'enjeu est de ne pas porter ce changement et les risques qui l'accompagnent de manière isolée, mais de les penser en collectif. Cela pour ne pas faire marche arrière après un premier échec, et surmonter les écueils qui se présentent en bénéficiant des expériences et du soutien du groupe.
Par où commencer ? La première étape, simple et accessible, est de se tourner vers les collectifs de son territoire, et notamment sa CUMA. Il ne s'agit pas de modifier tout son système du jour au lendemain, mais d'aller échanger. Il y a de grandes chances que des voisins partagent les mêmes questionnements ou aient déjà testé une partie de ces pratiques. Rejoindre ces dynamiques locales permet de partager les retours d'expérience, de nourrir sa propre réflexion et d'amorcer le changement de manière sécurisée, pas à pas.
Pour en savoir plus : https://occitanie.cuma.fr/