Interview de Mathieu FOUR de EPLEFPA Clermont-Ferrand / LEGTA Clermont-Ferrand Marmilhat : Former les agriculteurs de demain : les enjeux de l'enseignement agricole

Mathieu, pouvez-vous nous présenter votre rôle au sein de l’EPLEFPA de Clermont-Ferrand / LEGTA de Marmilhat et en quoi ce campus, présenté comme le plus grand campus agricole de France, est un terrain particulier pour former les agriculteurs de demain ?

Depuis septembre 2019, j’enseigne au sein de cet établissement les sciences économiques, sociales et de gestion. Après un parcours professionnel dans l’agriculture, et notamment dans l’univers du matériel agricole, j’ai décidé de me reconvertir en choisissant la voie du concours externe PLPA (Professeur de lycée professionnel agricole).

Mon parcours et mes formations variées m’ont permis de valider une double compétence (double titularisation dans deux matières) et j’enseigne donc également l’agroéquipement auprès des filières commerciales principalement.

Rejoindre ce campus, après plusieurs années dans d’autres établissements de la région, était effectivement motivant dans mon parcours d’enseignant passionné par le monde agricole, de par sa renommée et la diversité des formations proposées. Cet établissement, je le connaissais bien, car j’y avais effectué une partie de ma scolarité.

Je dispense donc des cours et des formations. Je coordonne également des filières scolaires (stages, examens), j’organise des visites professionnelles pour les apprenants, j’imagine des séquences pédagogiques telles que des immersions de classes entières sur des chantiers afin d’apprendre le travail en équipe, et bien d’autres choses encore.

Sur un même site, vous rassemblez lycée, CFA, CFPPA et deux exploitations pédagogiques (agricole et horticole). Comment cette configuration unique permet-elle concrètement d’articuler théorie, pratique et immersion professionnelle pour préparer les futurs agriculteurs aux réalités du terrain ?

Nos formations sont effectivement variées, mais toutes en prise directe avec la réalité du terrain. Les exploitations sont des outils pédagogiques puissants pour toutes les matières, que ce soit pour les travaux pratiques, l’observation des pratiques ou des résultats, ainsi que l’analyse de données.

Dans le secteur horticole, mais également dans le secteur agricole, beaucoup d’élèves sont NIMA (non issus du milieu agricole). La possibilité de pratiquer et de se rendre facilement sur une exploitation qui devient vite familière est une donnée essentielle pour réussir à affirmer son projet professionnel.

Les partenariats et les visites de terrain constituent un complément indispensable. Un établissement comme le nôtre compte forcément un très grand nombre de professionnels qui sont, comme moi, d’anciens élèves, et cela constitue un atout pour créer un réseau de maîtres de stage et d’apprentissage prêts à accueillir nos jeunes.

Les enjeux de renouvellement des générations et d’attractivité des métiers agricoles sont majeurs. Qu’observez-vous aujourd’hui chez vos élèves, apprentis et stagiaires : quelles sont leurs motivations, leurs inquiétudes, et comment adaptez-vous vos pédagogies pour y répondre ?

Ces enjeux sont bien évidemment au cœur de nos préoccupations en matière de recrutement. L’essentiel est de pouvoir proposer aux NIMA un parcours d’immersion progressif et adapté afin de ne pas les décourager.

Un élève issu d’une famille agricole possède forcément des compétences et des connaissances que les autres devront découvrir à leur rythme. Les lieux de stage et la complexité des travaux pratiques doivent être adaptés afin de susciter la curiosité et d’inculquer l’envie d’apprendre.

La transition agroécologique est au cœur des politiques publiques. Comment cette transition se traduit-elle dans vos programmes et sur vos exploitations pédagogiques ? Pourriez-vous donner des exemples concrets de pratiques ou de projets menés par les jeunes à Marmilhat ?

La transition agroécologique fait partie de nos missions d’enseignants, car nous devons enseigner à produire autrement.

Contrairement à l’image qu’une partie du grand public peut avoir de l’agriculture, énormément d’exploitations qui accueillent nos jeunes en stage sont engagées dans une dynamique d’évolution de leurs pratiques, chacune à son rythme.

Nos exploitations sont donc pleinement engagées dans ce type de démarches. Par exemple, au niveau de l’exploitation horticole, l’atelier de production de plants maraîchers en agriculture biologique est le principal fournisseur des maraîchers bio locaux. Il s’inscrit ainsi pleinement dans une démarche territoriale et pas simplement pédagogique.

Concernant l’exploitation agricole, la certification HVE ainsi que les essais de méteils, entre autres, permettent l’analyse des résultats par les élèves. Ces derniers sont d’ailleurs pleinement impliqués dans la mise en œuvre des actions d’expérimentation menées sur les exploitations.

Votre établissement couvre un spectre très large de formations, de la 3e à Bac+3 et dans des domaines variés (agriculture, horticulture, paysage, agroalimentaire, etc.). En quoi cette pluridisciplinarité change-t-elle la manière dont vous formez les futurs professionnels, notamment sur les dimensions économiques, environnementales et sociales de l’agriculture ?

L’un des principaux mal-être du monde agricole découle du repli sur soi et du manque d’échanges avec les autres acteurs du secteur. Or, il est essentiel pour de futurs professionnels de côtoyer, sans a priori, des profils davantage attirés par l’environnement, les végétaux d’ornement ou encore les différentes formes de production de notre alimentation (lait, viande, céréales, asperges, plants de légumes, etc.).

Le commerce a également toute sa place sur notre campus, car il fait le lien entre le producteur et le grand public grâce à notre magasin, qui propose certaines productions du lycée.

Le diagnostic des dimensions économiques, sociales et environnementales d’une structure fait partie des compétences clés que nous nous efforçons de développer chez nos apprenants.

Pour ma part, j’ai la chance d’enseigner à différents niveaux (bac professionnel, bac technologique, BTS), dans différentes filières (horticulture/maraîchage, agriculture, commerce en jardinerie, vente de matériel agricole) et auprès de différents publics (voie scolaire et apprentissage). Cette diversité permet également de créer des passerelles et d’accompagner certains élèves dans leur poursuite d’études, leur changement d’orientation ou la construction de parcours plus atypiques.

L’EPLEFPA de Marmilhat est ancré dans le réseau national de l’enseignement agricole et dépend du ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire. Comment voyez-vous évoluer, dans les cinq à dix prochaines années, les contenus, les outils pédagogiques et les profils d’apprenants dans l’enseignement agricole ?

Les outils pédagogiques reposent avant tout sur les individus qui les mettent en œuvre et sur leur capacité à créer de l’intérêt et du sens autour de leur utilisation.

Dans le monde agricole, peut-être plus qu’ailleurs, les jeunes sont en quête de sens et souhaitent comprendre l’utilité de chaque séquence d’apprentissage. Le lien avec le concret, la pratique et le terrain permet précisément de donner ce sens.

Malgré tout, dans un monde en perpétuelle évolution, nous devons anticiper les changements. Les élèves doivent donc acquérir des méthodes et des clés leur permettant de faire preuve d’agilité dans leur future vie professionnelle.

Le sens des réalités de terrain doit nous guider, en tant qu’enseignants, dans le choix des supports pédagogiques que nous proposons. Si l’on prend l’exemple de l’intelligence artificielle, celle-ci s’appuie sur des données mises en ligne par des experts ou des enseignants pour répondre aux élèves. Cependant, la prise en compte du contexte local et des spécificités propres à chaque exploitation agricole ne fait pas toujours partie des informations intégrées.

À titre d’exemple, pour le diagnostic d’une exploitation maraîchère du Cantal, un élève s’est appuyé sur une IA sans suffisamment prendre de recul. Celle-ci lui a proposé de délocaliser sa production de tomates dans le Sud-Ouest afin de bénéficier d’un climat plus favorable et ainsi contourner les contraintes locales. Dans ces conditions, il devient évidemment difficile de continuer à vendre sa production sur un marché de proximité.

Nous devons donc relever un défi : adapter nos usages de ces technologies et accompagner les élèves afin qu’ils construisent un véritable esprit critique, sans rechercher systématiquement la facilité, mais plutôt des solutions adaptées à leur contexte.

L’utilisation de capteurs connectés sur nos exploitations, permettant par exemple de suivre et d’analyser régulièrement les données via une interface accessible à tous les élèves, constitue une piste particulièrement intéressante. Chacun pourrait ainsi suivre l’exploitation du lycée comme s’il s’agissait de la sienne. Cette solution reste toutefois coûteuse à mettre en œuvre.

L’avenir de la pédagogie repose à la fois sur l’expertise des enseignants et sur l’intégration de technologies de pointe déjà utilisées par certains professionnels. Si nous voulons former les acteurs de la souveraineté alimentaire de demain, il est indispensable d’investir dans des équipements performants afin de former des jeunes opérationnels et familiarisés avec les innovations du secteur.

Concernant les formats pédagogiques adaptés à l’évolution des publics, à leurs centres d’intérêt et à leurs capacités d’attention, un important travail de fond est nécessaire. Les interfaces mobiles intégrant des quiz ou des outils de vérification des connaissances sont généralement appréciées par les élèves. Cependant, les contenus proposés doivent rester rigoureux et en phase avec les réalités professionnelles ainsi qu’avec les spécificités locales.

L’un des défis de l’enseignement agricole consiste précisément à adapter les contenus aux particularités des territoires. C’est d’ailleurs un domaine dans lequel nos établissements agricoles excellent.

Pour conclure, quel message souhaiteriez-vous adresser à un jeune – ou à un adulte en reconversion – qui hésite encore à s’orienter vers une formation agricole à Marmilhat, et à ceux qui doutent de l’avenir de ces métiers ?

Une chose importante dans un parcours professionnel, ce sont les rencontres et le réseau que l’on parvient à construire. Les échanges, les conseils et les expériences partagés entre camarades de promotion sont souvent aussi importants que les enseignements eux-mêmes, car ils continuent de produire leurs effets bien au-delà de la scolarité.

L’avantage d’un établissement reconnu réside non seulement dans la qualité de son enseignement, mais aussi dans les opportunités de rencontres qu’il offre. Ces rencontres peuvent constituer un véritable tremplin pour un projet professionnel.

La proximité avec le terrain, grâce aux exploitations de Marmilhat, permet également de confirmer un projet d’orientation ou de reconversion.

Les métiers du vivant ont un avenir solide, car ils reposent sur des connaissances techniques, des compétences pratiques, mais aussi sur des qualités humaines difficilement remplaçables. Contrairement à d’autres secteurs, les évolutions technologiques peuvent accompagner ces métiers, mais elles ne pourront jamais s’y substituer totalement.

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